Yv

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Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

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27 janvier 2022

Georges Perec est décédé le 3 mars 1982 et ce recueil fut le premier titre posthume de lui édité. "A l'origine de ce volume, se trouve le texte "Penser/Classer" publié dans la revue Le Genre humain peu de jours avant la disparition de Georges Perec"

Ceci étant dit, pour situer l'ouvrage, il m'est bien difficile de le résumer, puisqu'il s'agit de textes très différents, sur, bien entendu, le thème qui donne le titre, mais aussi sur l'usage du verbe habiter, sur une description des objets sur la table de travail de l'auteur... puis des considération sur l'art des listes, des énumérations, sur l'usage de et caetera ou pas... sur le rangement d'une bibliothèque, sur ce que la lecture entraîne dans le corps. Du futile sans doute, de l'indispensable certainement, tant les livres de Perec le sont.

"Comment je pense quand je pense ? Comment je pense quand je ne pense pas ? En cet instant même, comment je pense quand je pense à comment je pense quand je pense ? "Penser/classer", par exemple, me fait penser à "passer/clamser", ou bien à "clapet sensé" ou encore à "quand c'est placé". Est-ce que cela s'appelle "penser" ? Il me vient rarement des pesnées sur l'infiniment petit ou sur le nez de Cleopâtre, sur les trous du gruyère ou sur les sources nietzschiéennes de Maurice Leblanc et de Joe Shuster ; c'est beaucoup plus de l'ordre du griffonage, du pense-bête, du lieu commun." (p.172)

N'importe qui d'autre écrirait sur ces thèmes serait ennuyeux voire carrément chiant, mais pas Perec qui à l'art d'intéresser et même davantage aux petites choses courantes, aux actes usuels, aux détails quotidiens qui un instant retiennent son attention. Ce n'est pas un roman, ni un essai, c'est un livre à part, que l'on ne lit pas d'une seule traite, qui nécessite sans doute de s'arrêter, de reprendre après une autre lecture plus classique -encore qu'on peut très bien le lire sans autre livre entamé, comme ça, juste pour le plaisir.

Thomas Korovinis

Belleville Éditions

23,00
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27 janvier 2022

Neuf narrateurs se succèdent dans ce roman pour évoquer Aristos et la situation politique, économique du pays dans les années qui ont précédé l'arrestation et le jugement du jeune homme. Un copain, une voisine de sa mère, un débardeur (déchargeur de véhicules) plus ou moins collègue d'Aristos, un voisin agent de l’État parallèle, un gendarme, un bourgeois, un de ses patrons acrobate au Cycle de la mort, Lolo un travesti et Sylva une chanteuse. Tous évoquent la difficile enfance d'Aristos, ses fréquentations douteuses, la misère qui sévissait dans les rues de Thessalonique à cette époque. C'est une période violente et dure pour la Grèce : assassinat, attentats, montée de l'extrême droite, coup d'état et bientôt dictature des colonel. L’État parallèle qui évolue avec la complicité des autorités place ses pions dans toutes les sphères de la société l'épie et la noyaute et prépare le terrain à la future dictature.

Autant dire qu'à l'époque, les pauvres ne sont pas protégés, les enfants miséreux qui se prostituent non plus, au contraire. "Que n'ont pas vu mes yeux durant ces années de service. De l'injustice à la pelle. Envers nos plus pauvres concitoyens. Des roustes à coup de martinet. Des punitions, des torgnoles, des offenses pour trois fois rien. Envers des misérables, des mendiants, des petits voyous qui faisaient des petits dégâts, des petits larcins." (p.118) C'est un roman qui, par sa construction de narrateurs consécutifs adoptant un point de vue différent, dresse un terrible constat sur la société grecque de l'époque, sur l'injustice criante et perpétuelle, sur le déterminisme social qui ôte tout espoir de s'en sortir dès le plus jeune âge et qui contraint les jeunes enfants aux vols pour survivre, à la prostitution pour gagner un peu d'argent... Il parle aussi du doute qu'ont eu et qu'ont encore les habitants de Thessalonique sur la culpabilité d'Aristos. Aucun ne le voit en meurtrier -lui-même a nié- mais il fallait un coupable pour détourner l'attention.

Thomas Korovinis use de divers degrés et styles de langage en fonction de ses narrateurs : le bourgeois ne parle pas du tout la même langue que Lolo le travesti. C'est un procédé que j'aime beaucoup qui permet de ne jamais s'ennuyer dans cette lecture, d'autant plus que certains chapitres se recoupent voire se répètent dans leurs témoignages. C'est un roman dense, qui mène parfois au bord de l'asphyxie, tant les propos sont durs à lire, il faut savoir reprendre son souffle entre deux phrases. C'est un roman fort qui ne peut laisser indifférent.

Un ultime conseil après celui de le lire, c'est de bien lire la préface de Clara Nizzoli, la traductrice, qui explique le contexte de son travail mais aussi celui de la Grèce pendant les années évoquées. Utile pour ceux qui, comme moi, sont assez mauvais sur ce thème.

Chez Belleville, c'est toujours un illustrateur de la même nationalité que l'auteur qui fait la couverture, ici, Stamatis Laskos.

David Sala

Casterman

27,60
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27 janvier 2022

David Sala parle de son enfance au milieu des années 70 et au début de la décennie suivante. Les copains, la musique, les discussions anarchistes de ses parents et le parcours de ses grands-pères qui, tous deux ont fui l'Espagne franquiste et se sont retrouvés dans des camps en France.

Ce fut ensuite, la Résistance pour l'un d'entre eux et la rencontre avec sa future femme suite à une évasion risquée et l'internement à Mathausen, pendant quatre ans pour l'autre.

Faire un album hommage aux grands-parents ou aux parents qui ont vécu les guerres est un exercice fréquent et qui peut être périlleux, parce que pas forcément original et donc souffrant des comparaisons. David Sala prend des options que j'aime beaucoup : celle de raconter à la fois la vie de ses grands-pères et son enfance et son adolescence, lorsque point la nécessité de sauvegarder ces histoires, de les transmettre ; il opte pour des couleurs en phase avec l'époque -pour qui a vécu dans ces années-là, les papiers-peints et couleurs des vêtements feront naître des souvenirs- et des cases fleuries et colorées vivement pour faire appel à l'imaginaire et "approcher les zones d'ombre et les failles à bonne distance" (note de l'éditeur). Le tout donne un ouvrage absolument pas pesant, même si certaines pages racontent l'horreur et sont dures.

C'est un travail formidable pour un album qui ne l'est pas moins, et pour pesante que soit la présence des deux grands-pères, elle n'empêche pas le jeune David d'avancer, de construire son projet. Dans l'exercice, je le disais plus haut, périlleux de l'album-hommage, David Sala s'en sort très aisément d'abord parce que les histoires de ses grands-pères sont fortes et utiles à rappeler "Le ventre est encore fécond d'où a surgi la bête immonde" (Bertold Brecht, cité p.91) -surtout en ces moments où la parole de certains tend à minimiser les faits historiques voire à les transformer- et ensuite, parce qu'il ose l'originalité des couleurs et de la narration à travers ses yeux d'enfant et d'ado. Ce travail permet de se libérer ou de s'alléger du poids des héros.

Ludovic Jambon

Éditions Ouest-France

11,38
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27 janvier 2022

Après une enquête à Paris très médiatisée et dans laquelle il a brillé, le jeune inspecteur Virgile Scanpi demande sa mutation à Rennes.

Deux enquêtes vont se mêler dans son service, l'une sur la disparition de jeunes femmes et l'autre sur des inscriptions sur les murs de certains magasins de la ville, inscriptions qui font appel aux légendes bretonne et à la franc-maçonnerie. Difficile de penser que ces deux histoires vont se rejoindre et comment.

Le moins bon pour commencer est dans certaines tournures de phrases censées maintenir le suspense et que personnellement je n'aime pas trop, dans des indices semés assez grossièrement pour qu'on devine un peu de l'identité du ou des coupables et dans des dialogues parfois maladroitement écrits. Et même si son roman souffre parfois de longueurs et de facilités, Ludovic Jambon sait maintenir le suspense et advenir quelques surprises et ça c'est un des bons points.

Car il y a du bon voire du très bon dans ce polar. Premier roman policier de Ludovic Jambon, on sent qu'il a subi de multiples influences tant dans le polar classique que dans le thriller. Le meilleur pour moi, dans son ouvrage ce sont ses personnages, notamment Virgile Scanpi et son collègue Romain Saulnier, qui doutent, cherchent, ne sont pas des super-flics qui ont des fulgurances mais qui bossent, fouinent jusqu'à trouver la bonne piste. Les deux personnages féminins sont aussi bien vus : la journaliste-écrivaine et la profileuse qui donnent souvent le tempo et la direction. Puiser dans les légendes bretonnes et la franc-maçonnerie est aussi une bonne idée puisque beaucoup de mystères entourent ces deux domaines, donc beaucoup de fantasmes, donc idéal pour y placer des histoires policières.

Premier polar de l'auteur plutôt prometteur qui demande confirmation, qui sait, avec le retour de la même équipe ?

Et de démotivation à l’usage des naïfs et des bien « Antis » du Travail

Christophe Kauffman

Du Basson

13,80
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27 janvier 2022

La lettre d'acandidature est une lettre faite pour "ne pas postuler à un emploi qu'on ne vous a jamais proposé." Ce sont vingt-neuf lettres pour vingt-neuf postes aussi variés que footballeur, Miss Belgique, pape ou carrément Dieu en passant par chauffeur de bus, roi des Belges ou gagnant de l'Eurovision... qui nous sont présentées dans cet ouvrage qui, dès son titre à rallonge, fait référence à l'une des oeuvres de Pierre Desproges (Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des bien-nantis) et qui continue dans les textes l'inspiration desprogienne au risque parfois d'en faire trop dans les tournures et les thèmes choisis (cf. la haine de Desproges pour les coiffeurs, ces "merlans embagousés", détestation reprise par C. Kauffman, qui en se référant à sa photo et son crâne un peu plus capillairement vide que le mien, ne doit pas les fréquenter beaucoup).

C'est souvent drôle, toujours de mauvaise foi assumée voire méchant. Mais c'est aussi souvent frappé au coin du bon sens comme disait je-ne-sais-plus-qui. Disons que dans l'outrance et l'irrévérence, Christophe Kauffman met le doigt là où ça gène. Sur les conditions de travail des boulots mal considérés -ça c'est pour ne pas dire boulots à la con- donc mal payés et dont à propos desquels il s'est pourtant dit lors des confinements qu'ils étaient utiles voire indispensables avant d'oublier aussitôt ce qu'il s'était dit dont à propos d'iceux. Sur les dépenses des collectivités, sur l'insécurité de certains jobs, sur leur inutilité voire leur nuisance -et là, je ne parle pas forcément du pape, bande de mécréants, ni du roi des Belges, bandes de révolutionnaires, mais davantage des vendeurs au porte-à-porte.

C'est aussi parfois un peu long ou répétitif s'il nous prend l'idée farfelue de lire ce livre d'un bloc, il vaut mieux donc piocher une ou deux chroniques, puis laisser reposer, et reprendre tranquillement une ou deux autres chroniques et ainsi de suite jusqu'à épuisement du stock et non pas du lecteur, qui épuisé, ne le sera point.